Le congrès
international de la Libre Pensée à Rome en 1904
« Je pense que la Libre Pensée […]
est un cadre indispensable, aujourd’hui plus que jamais, pour que des militants
venus d’origines diverses, que tout opposerait, puissent se rencontrer,
travailler ensemble, et surtout élaborer ensemble. Nous avons beaucoup à gagner
les uns et les autres à nos confrontations, à condition de nous respecter
mutuellement. »
Paul Duthel , congrès de la
fédération Nationale de la Libre Pensée à Lézignan (22-26 août 1995)
L’étude des rapports entre le
mouvement démocratique et le mouvement ouvrier, depuis les révolutions de 1848
jusqu’à nos jours, mérite d’être poursuivie et approfondie. L’actualité montre
que la combinaison entre les deux est plus que jamais à l’ordre du jour et même
qu’elle est marquée par un caractère d’urgence évident vu les mesures prises
encore récemment par le ministre de l’intérieur, notamment à la suite du
« discours de Grenoble » du président de la République Nicolas
Sarkozy.
Dans cette perspective générale,
la récente publication conjointe par la Fédération Nationale de la Libre Pensée
et Théolib (association protestante
libérale) des Actes du congrès international de Rome de la Libre Pensée (1904)
fournit une documentation d’une très grande importance sur les rapports entre
une composante – et non des moindres - du mouvement démocratique, la Libre
Pensée, et le mouvement ouvrier dans ses différentes déclinaisons, syndicale,
politique, coopérative.
Cette coédition qui est la
bienvenue est historique à plus d’un titre.
Elle l’est d’abord et avant tout
naturellement par le contenu du livre : 500 pages d’informations,
d’exposés, de débats passionnants. Un ensemble documentaire exceptionnel sur
l’état d’avancement de la réflexion collective de militants d’origines diverses
sur différents « sujets de société », comme on dirait maintenant. Ces
exposés, et leur discussion sont d’une grande aide pour aborder aujourd’hui des
sujets analogues en s’inspirant de la méthode alors employée pour proposer des
solutions.
Elle
l’est aussi parce que la Libre Pensée française d’aujourd’hui renoue ainsi avec
une tradition fondatrice qui vit collaborer étroitement des protestants
libéraux comme Ferdinand Buisson (dont on sait le rôle majeur qu’il joua pour
la laïcité de l’école et la Séparation des Eglises et de l’Etat), le courant
agnostique qui, comme chacun sait, reste « sur la réserve », professe
une sorte de scepticisme à l’égard du divin sans trancher tout à fait ni dans
un sens ni dans l’autre (tout cela dit très vite, car il existe en ce domaine
bien des nuances : entre Anatole France et Jean Jaurès[1],
convergences et différences se combinent, et, sous réserve d’une étude plus
approfondie, s’entrecroisent probablement de nombreuses façons) et le courant
athée, qui n’est pas lui non plus dépourvu de toute une palette de positions,
du rationalisme hérité des lumières au matérialisme historique des marxistes,
en passant par un idéalisme socialiste de caractère anarchiste, proudhonien,
blanquiste etc.. Tous ces courants (qu’on veuille bien excuser notre
classification sommaire qui ne prétend pas être une taxinomie
scientifique !) constituent la libre pensée[2]
et le congrès de Rome a été à cet égard un remarquable creuset d’idées où ces
différents courants se sont rassemblés pour fonder en raison et sur la base des
développements historiques la revendication centrale de la Démocratie évoquée
plus haut, à savoir la nécessaire et complète Séparation des Eglises et de
l’Etat.
Libre
pensée et mouvement ouvrier : il y a un fil noué dans la deuxième moitié
du XIX è siècle au début du XX è siècle qui se renoue aujourd’hui. C’est le
signe d’une situation nouvelle qui s’est créée dans un domaine où, trop
souvent, les religions instituées ont pris l’habitude de « donner le
la » en escamotant non seulement la dimension ouvrière des problèmes,
reléguant la lutte des classes dans l’empyrée des choses mortes, mais également
en dénaturant la question de la Démocratie volontairement confondue par elles
avec la subsidiarité de l’Encyclique Rerum novarum, base du
corporatisme…
Rassembler
différents courants sur le terrain de l’anticléricalisme et de la
laïcité : là était l’enjeu
On trouvera dans ce livre une
quantité considérable de matériaux pour une réflexion sur la place de la Libre
Pensée au point de jonction entre ce qui s‘appelait alors la Démocratie,
souvent écrite avec un « d » majuscule, englobant des mouvements
politiques comme les radicaux socialistes (outre le Français Ferdinand Buisson,
on peut citer aussi un libéral très à gauche comme le Belge Georges Lorand,
etc.), englobant également des personnalités des Sciences et des Arts
(Berthelot, Haeckel), des enseignants du Supérieur (Séailles, Renouvier), des
professeurs de lycées, beaucoup d’instituteurs et le mouvement ouvrier
représenté par les socialistes d’origines géographiques et idéologiques
diverses (citons pour la France : le courant socialiste allemaniste avec
Jean Allemane, pour l’Espagne, les anarchistes avec Francisco Ferrer, pour la
Belgique, les socialistes avec Léon Furnémont, président de la fédération
Internationale de la Libre Pensée, véritable cheville ouvrière de ce congrès).
Les exposés sont d’une haute
tenue. Nul doute que les thèses rédigées par Ersnest Haeckel figurant de la
page 92 à la page 100 ne soient une très intéressante contribution à la
constitution d’une philosophie des sciences. Evidemment, pour tel exposé qui
traite de la place des missions religieuses dans les colonies de l’époque, on
tiendra compte du contexte historique, ce qui ne veut pas dire que sous
d’autres formes, des problèmes de même nature ne se posent pas dans les pays
maintenant politiquement indépendants mais où, on le sait, le passé colonial
reste très prégnant.
On est impressionné par la
liste des participants (800 Français !), par le nombre de pays représentés
(34), par le nombre et la nature des associations qui ont « adhéré »
au congrès : depuis le conseil municipal de telle ville française
jusqu’aux innombrables loges maçonniques italiennes dont la liste est dressée
au début des Actes (3 pages) ; c’est un catalogue considérable qui atteste
de la vitalité de la Libre Pensée, dans chacun des pays partie prenante et dans
sa puissante réalité internationale. Lisons la déclaration du Conseil général
de la Fédération Internationale de la Libre Pensée lancée le 1er
janvier 1904 :
La Fédération Internationale de la Libre
Pensée, dont le siège est à Bruxelles, et qui relie entre les organisations de
Libre Pensée les plus importantes du monde entier, a décidé de tenir un Grand
Congrès à Rome, en face du Vatican, les 20, 21 et 22 septembre 1904.
Ce sera le couronnement d’une vaste et
vigoureuse propagande de 25 années.
La Fédération, en effet, date de 1880.
elle fut fondée à Bruxelles, par des hommes qui, dans la philosophie, al science
ou la politique, sont les plus pures gloires de l’humanité : César de
Paepe (Belgique), Charles Bradlaugh (Angleterre), D.M Bennett (Etats-Unis),
Wilhelm Liebknecht (Allemagne), Charles Renouvier (France), Clémence Royer
(France), Giovanni Bovio (Italie), Herbert Spencer (Angleterre).
Le texte rappelle les
différents lieux des congrès qu’elle a organisés (Londres, Amsterdam, Anvers,
paris, Madrid, Bruxelles, ¨Paris, et le dernier en date, Genève en 1902). Il
poursuit :
Elle a aussi déterminé, avec le concours
des maîtres de la pensée humaine, un immense mouvement d’émancipation
intellectuelle et sociale qui arrache tous les peuples à la domination des
Dogmes et des Eglises.
L’heure lui semble venue d’affirmer, par
une manifestation éclatante, la puissance de son oeuvre et d’aller signifier à
la plus redoutable des hiérarchies sacerdotales, en son centre même, à Rome,
que l’humanité désormais ne veut plus croire à ses mensonges ni s’asservir à
son autorité, et que sa déchéance est inévitable.
Pour cette manifestation, la Fédération
Internationale de la Libre Pensée fait appel à l’Association Nationale des
Libres Penseurs de France ; à toutes les sociétés de Libre Pensée ;
aux loges Maçonniques ; aux Universités et à tous les établissements
d’instruction ; aux Universités populaires ; aux
« Communautés religieuses
libres » ; aux Sociétés de culture éthique ; aux cercles
d’études politiques et sociales […] en un mot à tous les groupements qui
reconnaissent la malfaisance des Eglises et défendent le principe de la liberté
de conscience.
« Nous combattons
seulement la superstition socialisée, devenue pouvoir coactif, fortifié par les
privilèges »
Le professeur Ghisleri prenant
la parole dans la réunion de Venise déjà citée déclarait :
C’est un préjugé de croire que la Libre
Pensée soit une violence nouvelle substituée à une autre. Elle n’est pas
l’anticléricalisme vulgaire, une nouvelle intolérance, une coercition
collective qui oblige de ne pas croire en Dieu.
Le sentiment religieux doit être
respecté. Personne ne doit avoir le droit et le pouvoir d’imposer une doctrine
philosophique ou religieuse. Il ne peut être imposé à quiconque d’aimer le Dieu
des catholiques plutôt que celui des protestants ou des juifs, ou le Dieu de
Mazzini, comme personne n’a tenté de légiférer en matière d’amour, pour obliger
d’aimer la brune plutôt que la blonde. Nous respectons même la superstition
sincère chez les individus : nous combattons seulement la superstition
socialisée, devenue pouvoir coactif, fortifié par les privilèges.
Le dogme doit être chassé des
institutions entretenues par les contributions de tous, l’école, l’assistance
publique et la législation.
Le droit à l’erreur est la pierre de
touche de la liberté de pensée ; à l’erreur il ne faut pas opposer les baillons,
les prisons, le domicile forcé, mais seulement la réfutation. Cette liberté,
même pour l’erreur, est la condition du progrès scientifique.
Le lecteur n’est-il pas est
frappé par la modernité du propos ? Il est, à nos yeux, au plus haut point
utile pour tout libre penseur et/ou militant ouvrier actuel de méditer ces
paroles. De même, il n’aura pas échappé au lecteur attentif que dans l’appel au
congrès international de Rome parmi les destinataires figurent les « Communautés religieuses libres ».
La Libre Pensée n’est en effet pas l’athéisme, même si une grande partie des
libres penseurs sont athées : c’est vrai aujourd’hui, c’était sans doute
vrai hier, mais la situation respective de l’Etat et des Eglises était
différente de ce que nous connaissons. Si aujourd’hui nous assistons à un
profond mouvement de désaffection vis-à-vis des religions instituées, ce que
montrent toutes les enquêtes d’opinion et ce qui est constatable par tout le
monde, au début du XX è siècle, les libres penseurs conséquents comprenaient
qu’étaient en train de s’opérer des ruptures profondes au sein même par exemple
de la religion catholique ou du culte protestant. Un vent de fronde, voire de
tempête, soufflait dans la recherche théologique, s’en détachant par un effort
de critique interne aux textes : des chercheurs en théologie d’origine
catholique comme Turmel, comme Loisy et bien d’autres, rompaient avec tout ou
partie des dogmes, s’orientaient vers une forme de pensée libérée. Il pouvait
alors arriver que persistât chez certains d’entre eux ou ceux qu’ils
influençaient un sentiment, une croyance de caractère religieux ou apparenté.
Eût-il fallu que les athées
libres penseurs de l’époque récusassent certains qui voulaient vivre une
expérience empreinte de religiosité mais détachée de tout dogme, de tout rite.
Eût-il fallu leur tourner le dos ? Ce sont là des problèmes parfois
difficiles mais comment ne pas être frappé par la souplesse avec laquelle ils
sont abordés tout au long du congrès ? Tout en gardant leurs convictions
intimes, athées, agnostiques, croyants sans dogme pouvaient agir ensemble pour
la Démocratie, contre le cléricalisme, contre toutes les religions instituées,
contre les Dogmes, pour la pensée libre, contre le militarisme, pour la
séparation complète des Eglises et de l’Etat..
Tel est un des aspects majeurs de ce congrès
de Rome.
L’exemple des libres penseurs français
Nous emprunterons une nouvelle
fois aux Actes un long passage qui montre les enjeux du congrès du point de vue
des libres penseurs français. Les Actes publient des renseignements fournis par
le n° 1 du Bulletin du Congrès de Paris, qui après avoir cité les
conseils municipaux, les diverses associations, les groupes politiques
parlementaires, les journaux, les loges maçonniques ayant envoyé leur adhésion
au congrès de Rome, poursuit ainsi :
Mais ce qui fut bien plus remarquable
encore et bien plus significatif, ce fut le mouvement des adhésions morales.
Elles affluèrent en quantité
extraordinaire aux mois d’août et septembre. Il nous en arriva encore deux
mille, (avec six cents francs de cotisations) pendant le Congrès. Il en arrive
encore aujourd’hui. […]
En tenant compte de huit cents adhésions
de groupes, on peut dire sans nulle exagération, que quatre-vingt mille
libres-penseurs et libres-penseuses envoyèrent à la Commission permanente leur
adhésion morale au Congrès de Rome, et leurs vœux en faveur de la Séparation
des Eglises et de l’Etat : car tous les adhérents moraux demandèrent
expressément que le Congrès de Rome ait pour résultat immédiat, en France, la
séparation des Eglises et de l’Etat. Leurs lettres et leurs formules d’adhésion
en font foi. Cet immense mouvement spontané d’adhésion constitue donc un
véritable pétitionnement en faveur de la
laïcisation de la République et de l’Etat.
Ce qu’il est important de noter, c’est
le caractère de ces adhésions au point de vue social : je veux dire la
classe et les professions auxquelles appartiennent la grand majorité des
adhérents.
Beaucoup de listes d’adhésions nous ont
été adressées par des instituteurs et des institutrices.
D’autre part, parmi les adhérents, on
peut relever les noms des professeurs les plus connus de l’Enseignement
supérieur : une véritable élite intellectuelle et laborieuse.
Enfin , l’immense majorité des adhérents
moraux appartient à la démocratie et au prolétariat.
C’est ce que notre cinquième circulaire
de propagande résumait dans les termes suivants : ‘Le mouvement d’adhésion
au congrès a été des plus remarquables. Toute la Démocratie vraiment consciente
de sa dignité, de ses droits et de son avenir, accueille ce congrès avec
enthousiasme, et l’acclame dans les réunions publiques. Elle l’adopte et le
fait sien. Et en cette occasion comme au cours de l’affaire Dreyfus, la Science
et la Démocratie se rejoignent et s’unissent pour ne plus se séparer.’ [suit la
liste d’une partie des universitaires ayant adhéré au congrès de Rome ; parmi la cinquantaine cités
relevons : Aulard, professeur à la Sorbonne, Berthelot de l’Institut,
Hadamard du Collège de France, Herr de l’Ecole Normale Supérieure, Lanson de la Sorbonne, Seailles et Seignobos de
la Sorbonne, Augagneur professeur à l’université de Lyon, Painlevé, de
l’Académie des Sciences] .
D’autre part, Associations
professionnelles, Syndicats ouvriers, Coopératives, travailleurs des villes et
des campagnes, de l’atelier, des champs ou de l’usine, petits employées et
fonctionnaires, ont donné avec enthousiasme leur adhésion morale, ou se
préparent à envoyer des délégués.
Ainsi s’affirme le caractère de la
participation de la France au Congrès. Cette participation peut se résumer
ainsi : Science et Démocratie.
Une partie appréciable de cette ,élite
de la bourgeoisie qui était entrée en lutte pour la vérité et la justice au
moment de l‘Affaire Dreyfus, s’est ralliée au Congrès de Rome.
Suit la liste nominale des
délégués français sur 5 pages à la typographie serrée.
Un épisode du congrès mérite
qu’on s’y attarde quelque peu.
Cet épisode implique le
radical socialiste Ferdinand Buisson, figure prestigieuse de la laïcité scolaire,
auteur d’un célèbre Dictionnaire de pédagogie, alors sénateur et le
député socialiste Doizié, de Vitry-sur-Seine. Buisson fut rapporteur au congrès
de la 7 è commission ayant examiné la question : le Dogme et la Science.
Il proposera au vote de l’assemblée générale deux textes, l’un dont il était
signataire « d’un caractère général et théorique », destiné,
« devant le public indifférent et devant le public adversaire, à faire
connaître notre conception de la libre pensée. » et un autre texte
également soumis à la commission par Doizié.
Il s’agissait dans le premier
cas d’une déclaration articulée en trois résolutions centrées autour des points
suivants :
La libre pensée
n’est pas une doctrine ; elle est une méthode, c’est-à-dire une manière de
conduire sa pensée – et par suite son action – dans tous les domaines de la vie
individuelle et sociale. Cette méthode se caractérise non pas par l’affirmation
de certaines vérités particulières, mais par un engagement général de
rechercher la vérité en quelque ordre que ce soit, uniquement par les
ressources de l’esprit humain, par le seules lumières de la raison et de
l’expérience.
La déclaration se terminait de
la sorte :
La Libre Pensée est laïque,
démocratique et sociale, c’est-à-dire qu’elle rejette, au nom de la
dignité humaine, ce triple joug : le pouvoir abusif de l’autorité en
matière religieuse, du privilège en matière politique et du capital en matière
économique.
L’autre texte dont Doizié
était signataire déclarait entre autres :
Le Congrès international de la
libre-pensée […] déclare que l’émancipation intellectuelle et morale n’est
possible que par l’affranchissement matériel et économique de la classe
ouvrière de l’oppression capitaliste qui pèse sur elle, affranchissement qui
libèrera l’humanité tout entière en assurant à tous le droit à la vie.
Et Buisson invitant les
congressistes à voter sur les deux textes proposés précisait que dans la
commission, il y avait eu séparation des votes, les uns se portant
majoritairement sur le texte Doizié, n’estimant pas nécessaire une déclaration
de principe générale (proposée par Buisson), une minorité d’autres se portant à
la fois sur le texte Doizié et sur le texte Buisson. Les deux textes furent
adoptés à l’unanimité non sans qu’Augagneur ne fût intervenu préalablement pour
essayer de faire adopter une courte résolution de caractère nettement
socialiste, au sens « partisan » du terme. Ce que Doizié lui-même
récusa en disant :
Ce que je ne veux pas, c’est que
précisément cet amendement donne une tournure socialiste à un ordre du jour qui
ne l’est pas.
Doizié présenta son texte dans
une ambiance assez houleuse ; il mettait en avant le souci de rendre
claires pour les plus larges masses des idées qui lui paraissaient
difficiles :
Voilà pourquoi,
avec mon tempérament d’ouvrier, je crois que nous devons nous arrêter à des
résolutions simples, mais claires et nettes et que la masse ouvrière puisse
comprendre.
On lira dans les Actes le
détail de cette passe d’armes entre une partie du congrès et Doizié ; on
lira aussi les interventions des partisans de Doizié. La conclusion de
Buisson vaut la peine d’être
citée :
Nous ne sommes ici un concile :
nous sommes un Congrès de Libres-Penseurs, et les Libres-Penseurs doivent avoir
le droit de s’exprimer de manières différentes et au besoin de dire deux fois
la même chose dans deux expressions différentes destinées à deux publics
différents.
Des Libres Penseurs ne doivent pas
établir un credo, il ne leur faut pas de programme immuable comme celui
de l’Eglise ; ils ne veulent pas de catéchisme. Ils expriment librement,
loyalement , simplement les idées qui leur sont chères, chacun les exprime dans
sa langue, et c’est ainsi que le Congrès pourra voter les deux propositions.
Ce qui fut effectivement le
cas.
Une élaboration commune de
« sensibilités » diverses
Bornons-nous pour conclure à
indiquer le deuxième sujet du congrès (le premier étant celui évoqué
précédemment, « le Dogme et la
Science ») : « L’État et les Eglises » qui se déclinait
ainsi : « 1° ) - Droit public international, 2° ) - Droit public
interne – Les Eglises vis-à-vis de la souveraineté de l’Etat –Exposé de la
situation dans les différents Etats modernes. A) les Concordats – leurs
conditions dans les différents Etats ; B) La Séparation –Ses conditions
dans les divers Etats, au point de vue des charges financières, au point de vue
des garanties de la liberté de conscience et de la liberté des cultes, au point
de vue des garanties d’indépendance de la société civile. » ; 3° -)
Enseignement –Etat actuel de la législation sur l’enseignement dans les
différents pays – Les moyens de solution du conflit – La laïcisation intégrale
de l’enseignement ; 4°-) Assistance publique – Les Œuvres confessionnelles
de charité dans les différents pays – Le travail dans les couvents, orphelinats
et ouvroirs – Le développement des biens de mainmorte – Laïcisation de tous les
services publics d’assistance sociale incombant à l’Etat ou aux
administrations.
On lira dans les Actes la
discussion au sujet de la proposition de
laïcisation intégrale de l’enseignement, proposition contestée notamment par
les libres penseurs Belges et par Ferdinand Buisson et on prendra connaissance
des aspects particuliers de cette question liés à des Etats dictatoriaux comme
l’Espagne (où les écoles « privées » libertaires étaient une
alternative à l’école officielle asphyxiante).
On n’oubliera pas que ce
congrès qui vit se confronter des « sensibilités » diverses, comme il
est d’usage de dire aujourd’hui, se déroulait à deux pas du siège de la
catholicité romaine ; le pape et les cardinaux de la Curie élevèrent une
solennelle protestation contre le Congrès universel de la Libre Pensée.
En conclusion, on ne peut que
recommander la lecture attentive des Actes[3]
du Congrès de la Fédération Internationale de la Libre Pensée à Rome en
1904 qui a été un moment important dans le développement de la conscience
internationale de la Libre Pensée et qui a contribué à définir son rôle
particulier, en dehors mais aux côtés du mouvement ouvrier, afin de faire
avancer la civilisation. Ce fut un des leviers décisifs qui permit de gagner le
vote de la Séparation des Eglises et de l’Etat en France l’année suivante.
Eclatante confirmation du fait
que le combat laïque est national dans sa forme mais international dans son
contenu : l’Internationale de la Libre Pensée, appuyée sur la Séparation
acquise à cette date aux USA, au Mexique, au Brésil, a alors rendu possible une
conquête historique pour la France républicaine qui, à son tour, opéra cette
avancée au compte du monde entier, tout en sachant qu’il appartenait à chaque
pays de définir ses propres voies d’accès à un résultat similaire.
Pour synthétiser l’importance
de l’événement que fut ce congrès, nous emprunterons à Marc Blondel, président
de la Fédération Nationale de la Libre Pensée française, ces quelques lignes de
sa préface :
Le Congrès de Rome, dans un même
mouvement, va littéralement élaborer la loi française de séparation et graver
dans le marbre de l’histoire les fondements internationaux de la Libre Pensée.
Nous invitons les lecteurs à se replonger dans les débats de l’époque pour voir
et découvrir l’étonnante actualité et la puissante modernité des principes
élaborés dans le berceau de la civilisation romaine en ce début de XX è siècle.
Avec ces Actes, les Libres Penseurs de langue française
disposent désormais d’un remarquable document riche de références de grande
qualité, pour préparer, en liaison étroite avec l’Union Internationale
Humaniste et Laïque (IHEU), une nouvelle Internationale : l’Association
Internationale de la Libre Pensée (AILP), lors du Congrès international
de l’IHEU à Oslo en Norvège, en août 2011.
Les Cahiers du Mouvement
Ouvrier rendront compte de cet événement.
Pierre Roy
[1] Nous sommes peut-être imprudent en caractérisant Jaurès d’agnostique. Fut-il athée ou déiste ? Le problème, au demeurant peut-être assez secondaire, n’est pas simple à résoudre. On excusera une éventuelle approximation.
[2]
Entendons-nous bien : il n’ y a aucune automaticité entre ces positions et
la Libre Pensée : tel peut être athée et fort éloigné, voire ennemi de la
Libre Pensée qui a une composante humaniste irréductible. Ne sauraient
donc être libres penseurs les athées et
néanmoins racistes comme Nietzsche, Goering, le journaliste anglo-américain
Christopher Hitchens ou bien les athées parfaitement étrangers, voire hostiles
à la laïcité, comme, par exemple, Michel Onfray, … Léon Furnémont intervenant à
Venise au cours d’une véritable tournée de réunions dans toute l’Italie pour
préparer le congrès, s’exprime ainsi : « Nous ne voulons de
bâillon pour personne ; la Libre pensée ne dit à personne : ‘ Tais
–toi ! ’mais au contraire, à tous : ‘ Parle !’ Pas de dogme, pas
de persécution, mais le libre examen et la discussion sur tout, ouverte à
tous. ». Et plus loin il
déclare sur le point qui nous occupe plus précisément dans cette note: « Mais
la bataille de la Libre Pensée ne doit pas se poursuivre seulement contre le
clergé : elle doit être dirigée contre tous ceux qui, même ne croyant pas
aux prêtres, ni à Dieu, veulent la religion et les prêtres, parce qu’ils y
trouvent les meilleurs gendarmes. Nous devons lutter contre toutes les
institution coercitives »
[3] Une co-édition Libre pensée –Théolib - 448 pages – 14 € -mars 2010 . Préfaces de Marc Blondel, président de la FNLP et Pierre-Yves Ruff, animateur de Théolib.