Le congrès international de la Libre Pensée à Rome en 1904

 

« Je pense que la Libre Pensée […] est un cadre indispensable, aujourd’hui plus que jamais, pour que des militants venus d’origines diverses, que tout opposerait, puissent se rencontrer, travailler ensemble, et surtout élaborer ensemble. Nous avons beaucoup à gagner les uns et les autres à nos confrontations, à condition de nous respecter mutuellement. »

Paul Duthel , congrès de la fédération Nationale de la Libre Pensée à Lézignan (22-26 août 1995)

 

L’étude des rapports entre le mouvement démocratique et le mouvement ouvrier, depuis les révolutions de 1848 jusqu’à nos jours, mérite d’être poursuivie et approfondie. L’actualité montre que la combinaison entre les deux est plus que jamais à l’ordre du jour et même qu’elle est marquée par un caractère d’urgence évident vu les mesures prises encore récemment par le ministre de l’intérieur, notamment à la suite du « discours de Grenoble » du président de la République Nicolas Sarkozy.

Dans cette perspective générale, la récente publication conjointe par la Fédération Nationale de la Libre Pensée et  Théolib (association protestante libérale) des Actes du congrès international de Rome de la Libre Pensée (1904) fournit une documentation d’une très grande importance sur les rapports entre une composante – et non des moindres - du mouvement démocratique, la Libre Pensée, et le mouvement ouvrier dans ses différentes déclinaisons, syndicale, politique, coopérative.

 

Cette coédition qui est la bienvenue est historique à plus d’un titre.

 

Elle l’est d’abord et avant tout naturellement par le contenu du livre : 500 pages d’informations, d’exposés, de débats passionnants. Un ensemble documentaire exceptionnel sur l’état d’avancement de la réflexion collective de militants d’origines diverses sur différents « sujets de société », comme on dirait maintenant. Ces exposés, et leur discussion sont d’une grande aide pour aborder aujourd’hui des sujets analogues en s’inspirant de la méthode alors employée pour proposer des solutions.

 

Elle l’est aussi parce que la Libre Pensée française d’aujourd’hui renoue ainsi avec une tradition fondatrice qui vit collaborer étroitement des protestants libéraux comme Ferdinand Buisson (dont on sait le rôle majeur qu’il joua pour la laïcité de l’école et la Séparation des Eglises et de l’Etat), le courant agnostique qui, comme chacun sait, reste « sur la réserve », professe une sorte de scepticisme à l’égard du divin sans trancher tout à fait ni dans un sens ni dans l’autre (tout cela dit très vite, car il existe en ce domaine bien des nuances : entre Anatole France et Jean Jaurès[1], convergences et différences se combinent, et, sous réserve d’une étude plus approfondie, s’entrecroisent probablement de nombreuses façons) et le courant athée, qui n’est pas lui non plus dépourvu de toute une palette de positions, du rationalisme hérité des lumières au matérialisme historique des marxistes, en passant par un idéalisme socialiste de caractère anarchiste, proudhonien, blanquiste etc.. Tous ces courants (qu’on veuille bien excuser notre classification sommaire qui ne prétend pas être une taxinomie scientifique !) constituent la libre pensée[2] et le congrès de Rome a été à cet égard un remarquable creuset d’idées où ces différents courants se sont rassemblés pour fonder en raison et sur la base des développements historiques la revendication centrale de la Démocratie évoquée plus haut, à savoir la nécessaire et complète Séparation des Eglises et de l’Etat.

 

Libre pensée et mouvement ouvrier : il y a un fil noué dans la deuxième moitié du XIX è siècle au début du XX è siècle qui se renoue aujourd’hui. C’est le signe d’une situation nouvelle qui s’est créée dans un domaine où, trop souvent, les religions instituées ont pris l’habitude de « donner le la » en escamotant non seulement la dimension ouvrière des problèmes, reléguant la lutte des classes dans l’empyrée des choses mortes, mais également en dénaturant la question de la Démocratie volontairement confondue par elles avec la subsidiarité de l’Encyclique Rerum novarum, base du corporatisme…

 

Rassembler différents courants sur le terrain de l’anticléricalisme et de la laïcité : là était l’enjeu

 

On trouvera dans ce livre une quantité considérable de matériaux pour une réflexion sur la place de la Libre Pensée au point de jonction entre ce qui s‘appelait alors la Démocratie, souvent écrite avec un « d » majuscule, englobant des mouvements politiques comme les radicaux socialistes (outre le Français Ferdinand Buisson, on peut citer aussi un libéral très à gauche comme le Belge Georges Lorand, etc.), englobant  également  des personnalités des Sciences et des Arts (Berthelot, Haeckel), des enseignants du Supérieur (Séailles, Renouvier), des professeurs de lycées, beaucoup d’instituteurs et le mouvement ouvrier représenté par les socialistes d’origines géographiques et idéologiques diverses (citons pour la France : le courant socialiste allemaniste avec Jean Allemane, pour l’Espagne, les anarchistes avec Francisco Ferrer, pour la Belgique, les socialistes avec Léon Furnémont, président de la fédération Internationale de la Libre Pensée, véritable cheville ouvrière de ce congrès).

 

Les exposés sont d’une haute tenue. Nul doute que les thèses rédigées par Ersnest Haeckel figurant de la page 92 à la page 100 ne soient une très intéressante contribution à la constitution d’une philosophie des sciences. Evidemment, pour tel exposé qui traite de la place des missions religieuses dans les colonies de l’époque, on tiendra compte du contexte historique, ce qui ne veut pas dire que sous d’autres formes, des problèmes de même nature ne se posent pas dans les pays maintenant politiquement indépendants mais où, on le sait, le passé colonial reste très prégnant.

 

On est impressionné par la liste des participants (800 Français !), par le nombre de pays représentés (34), par le nombre et la nature des associations qui ont « adhéré » au congrès : depuis le conseil municipal de telle ville française jusqu’aux innombrables loges maçonniques italiennes dont la liste est dressée au début des Actes (3 pages) ; c’est un catalogue considérable qui atteste de la vitalité de la Libre Pensée, dans chacun des pays partie prenante et dans sa puissante réalité internationale. Lisons la déclaration du Conseil général de la Fédération Internationale de la Libre Pensée lancée le 1er janvier 1904 :

 

La Fédération Internationale de la Libre Pensée, dont le siège est à Bruxelles, et qui relie entre les organisations de Libre Pensée les plus importantes du monde entier, a décidé de tenir un Grand Congrès à Rome, en face du Vatican, les 20, 21 et 22 septembre 1904.

Ce sera le couronnement d’une vaste et vigoureuse propagande de 25 années.

La Fédération, en effet, date de 1880. elle fut fondée à Bruxelles, par des hommes qui, dans la philosophie, al science ou la politique, sont les plus pures gloires de l’humanité : César de Paepe (Belgique), Charles Bradlaugh (Angleterre), D.M Bennett (Etats-Unis), Wilhelm Liebknecht (Allemagne), Charles Renouvier (France), Clémence Royer (France), Giovanni Bovio (Italie), Herbert Spencer (Angleterre).

 

Le texte rappelle les différents lieux des congrès qu’elle a organisés (Londres, Amsterdam, Anvers, paris, Madrid, Bruxelles, ¨Paris, et le dernier en date, Genève en 1902). Il poursuit :

 

Elle a aussi déterminé, avec le concours des maîtres de la pensée humaine, un immense mouvement d’émancipation intellectuelle et sociale qui arrache tous les peuples à la domination des Dogmes et des Eglises.

L’heure lui semble venue d’affirmer, par une manifestation éclatante, la puissance de son oeuvre et d’aller signifier à la plus redoutable des hiérarchies sacerdotales, en son centre même, à Rome, que l’humanité désormais ne veut plus croire à ses mensonges ni s’asservir à son autorité, et que sa déchéance est inévitable.

 

Pour cette manifestation, la Fédération Internationale de la Libre Pensée fait appel à l’Association Nationale des Libres Penseurs de France ; à toutes les sociétés de Libre Pensée ; aux loges Maçonniques ; aux Universités et à tous les établissements d’instruction ; aux Universités populaires ; aux « Communautés  religieuses libres » ; aux Sociétés de culture éthique ; aux cercles d’études politiques et sociales  […] en un mot à tous les groupements qui reconnaissent la malfaisance des Eglises et défendent le principe de la liberté de conscience.

 

« Nous combattons seulement la superstition socialisée, devenue pouvoir coactif, fortifié par les privilèges »

 

Le professeur Ghisleri prenant la parole dans la réunion de Venise déjà citée déclarait :

           

C’est un préjugé de croire que la Libre Pensée soit une violence nouvelle substituée à une autre. Elle n’est pas l’anticléricalisme vulgaire, une nouvelle intolérance, une coercition collective qui oblige de ne pas croire en Dieu.

Le sentiment religieux doit être respecté. Personne ne doit avoir le droit et le pouvoir d’imposer une doctrine philosophique ou religieuse. Il ne peut être imposé à quiconque d’aimer le Dieu des catholiques plutôt que celui des protestants ou des juifs, ou le Dieu de Mazzini, comme personne n’a tenté de légiférer en matière d’amour, pour obliger d’aimer la brune plutôt que la blonde. Nous respectons même la superstition sincère chez les individus : nous combattons seulement la superstition socialisée, devenue pouvoir coactif, fortifié par les privilèges.

Le dogme doit être chassé des institutions entretenues par les contributions de tous, l’école, l’assistance publique et la législation.

Le droit à l’erreur est la pierre de touche de la liberté de pensée ; à l’erreur il ne faut pas opposer les baillons, les prisons, le domicile forcé, mais seulement la réfutation. Cette liberté, même pour l’erreur, est la condition du progrès scientifique.

 

Le lecteur n’est-il pas est frappé par la modernité du propos ? Il est, à nos yeux, au plus haut point utile pour tout libre penseur et/ou militant ouvrier actuel de méditer ces paroles. De même, il n’aura pas échappé au lecteur attentif que dans l’appel au congrès international de Rome parmi les destinataires figurent les  « Communautés religieuses libres ». La Libre Pensée n’est en effet pas l’athéisme, même si une grande partie des libres penseurs sont athées : c’est vrai aujourd’hui, c’était sans doute vrai hier, mais la situation respective de l’Etat et des Eglises était différente de ce que nous connaissons. Si aujourd’hui nous assistons à un profond mouvement de désaffection vis-à-vis des religions instituées, ce que montrent toutes les enquêtes d’opinion et ce qui est constatable par tout le monde, au début du XX è siècle, les libres penseurs conséquents comprenaient qu’étaient en train de s’opérer des ruptures profondes au sein même par exemple de la religion catholique ou du culte protestant. Un vent de fronde, voire de tempête, soufflait dans la recherche théologique, s’en détachant par un effort de critique interne aux textes : des chercheurs en théologie d’origine catholique comme Turmel, comme Loisy et bien d’autres, rompaient avec tout ou partie des dogmes, s’orientaient vers une forme de pensée libérée. Il pouvait alors arriver que persistât chez certains d’entre eux ou ceux qu’ils influençaient un sentiment, une croyance de caractère religieux ou apparenté.

 

Eût-il fallu que les athées libres penseurs de l’époque récusassent certains qui voulaient vivre une expérience empreinte de religiosité mais détachée de tout dogme, de tout rite. Eût-il fallu leur tourner le dos ? Ce sont là des problèmes parfois difficiles mais comment ne pas être frappé par la souplesse avec laquelle ils sont abordés  tout au long du congrès ? Tout en gardant leurs convictions intimes, athées, agnostiques, croyants sans dogme pouvaient agir ensemble pour la Démocratie, contre le cléricalisme, contre toutes les religions instituées, contre les Dogmes, pour la pensée libre, contre le militarisme, pour la séparation complète des Eglises et de l’Etat..

 

 Tel est un des aspects majeurs de ce congrès de Rome.

 

 L’exemple des libres penseurs français

 

Nous emprunterons une nouvelle fois aux Actes un long passage qui montre les enjeux du congrès du point de vue des libres penseurs français. Les Actes publient des renseignements fournis par le n° 1 du Bulletin du Congrès de Paris, qui après avoir cité les conseils municipaux, les diverses associations, les groupes politiques parlementaires, les journaux, les loges maçonniques ayant envoyé leur adhésion au congrès de Rome, poursuit ainsi :

 

Mais ce qui fut bien plus remarquable encore et bien plus significatif, ce fut le mouvement des adhésions morales.

Elles affluèrent en quantité extraordinaire aux mois d’août et septembre. Il nous en arriva encore deux mille, (avec six cents francs de cotisations) pendant le Congrès. Il en arrive encore aujourd’hui. […]

En tenant compte de huit cents adhésions de groupes, on peut dire sans nulle exagération, que quatre-vingt mille libres-penseurs et libres-penseuses envoyèrent à la Commission permanente leur adhésion morale au Congrès de Rome, et leurs vœux en faveur de la Séparation des Eglises et de l’Etat : car tous les adhérents moraux demandèrent expressément que le Congrès de Rome ait pour résultat immédiat, en France, la séparation des Eglises et de l’Etat. Leurs lettres et leurs formules d’adhésion en font foi. Cet immense mouvement spontané d’adhésion constitue donc un véritable pétitionnement  en faveur de la laïcisation de la République et de l’Etat.

Ce qu’il est important de noter, c’est le caractère de ces adhésions au point de vue social : je veux dire la classe et les professions auxquelles appartiennent la grand majorité des adhérents.

Beaucoup de listes d’adhésions nous ont été adressées par des instituteurs et des institutrices.

D’autre part, parmi les adhérents, on peut relever les noms des professeurs les plus connus de l’Enseignement supérieur : une véritable élite intellectuelle et laborieuse.

Enfin , l’immense majorité des adhérents moraux appartient à la démocratie et au prolétariat.

C’est ce que notre cinquième circulaire de propagande résumait dans les termes suivants : ‘Le mouvement d’adhésion au congrès a été des plus remarquables. Toute la Démocratie vraiment consciente de sa dignité, de ses droits et de son avenir, accueille ce congrès avec enthousiasme, et l’acclame dans les réunions publiques. Elle l’adopte et le fait sien. Et en cette occasion comme au cours de l’affaire Dreyfus, la Science et la Démocratie se rejoignent et s’unissent pour ne plus se séparer.’ [suit la liste d’une partie des universitaires ayant adhéré au congrès de Rome ; parmi la cinquantaine cités relevons : Aulard, professeur à la Sorbonne, Berthelot de l’Institut, Hadamard du Collège de France, Herr de l’Ecole Normale Supérieure, Lanson de la Sorbonne, Seailles et Seignobos de la Sorbonne, Augagneur professeur à l’université de Lyon, Painlevé, de l’Académie des Sciences] .

D’autre part, Associations professionnelles, Syndicats ouvriers, Coopératives, travailleurs des villes et des campagnes, de l’atelier, des champs ou de l’usine, petits employées et fonctionnaires, ont donné avec enthousiasme leur adhésion morale, ou se préparent à envoyer des délégués.

Ainsi s’affirme le caractère de la participation de la France au Congrès. Cette participation peut se résumer ainsi : Science et Démocratie.

Une partie appréciable de cette ,élite de la bourgeoisie qui était entrée en lutte pour la vérité et la justice au moment de l‘Affaire Dreyfus, s’est ralliée au Congrès de Rome.

 

Suit la liste nominale des délégués français sur 5 pages à la typographie serrée.

 

Un épisode du congrès mérite qu’on s’y attarde quelque peu.

 

Cet épisode implique le radical socialiste Ferdinand Buisson, figure prestigieuse de la laïcité scolaire, auteur d’un célèbre Dictionnaire de pédagogie, alors sénateur et le député socialiste Doizié, de Vitry-sur-Seine. Buisson fut rapporteur au congrès de la 7 è commission ayant examiné la question : le Dogme et la Science. Il proposera au vote de l’assemblée générale deux textes, l’un dont il était signataire « d’un caractère général et théorique », destiné, « devant le public indifférent et devant le public adversaire, à faire connaître notre conception de la libre pensée. » et un autre texte également soumis à la commission par Doizié.

 

Il s’agissait dans le premier cas d’une déclaration articulée en trois résolutions centrées autour des points suivants : 

 

 La libre pensée n’est pas une doctrine ; elle est une méthode, c’est-à-dire une manière de conduire sa pensée – et par suite son action – dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale. Cette méthode se caractérise non pas par l’affirmation de certaines vérités particulières, mais par un engagement général de rechercher la vérité en quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources de l’esprit humain, par le seules lumières de la raison et de l’expérience.

 

La déclaration se terminait de la sorte :

 

La Libre Pensée est laïque, démocratique et sociale, c’est-à-dire qu’elle rejette, au nom de la dignité humaine, ce triple joug : le pouvoir abusif de l’autorité en matière religieuse, du privilège en matière politique et du capital en matière économique.

 

L’autre texte dont Doizié était signataire déclarait entre autres :

 

Le Congrès international de la libre-pensée […] déclare que l’émancipation intellectuelle et morale n’est possible que par l’affranchissement matériel et économique de la classe ouvrière de l’oppression capitaliste qui pèse sur elle, affranchissement qui libèrera l’humanité tout entière en assurant à tous le droit à la vie.

 

Et Buisson invitant les congressistes à voter sur les deux textes proposés précisait que dans la commission, il y avait eu séparation des votes, les uns se portant majoritairement sur le texte Doizié, n’estimant pas nécessaire une déclaration de principe générale (proposée par Buisson), une minorité d’autres se portant à la fois sur le texte Doizié et sur le texte Buisson. Les deux textes furent adoptés à l’unanimité non sans qu’Augagneur ne fût intervenu préalablement pour essayer de faire adopter une courte résolution de caractère nettement socialiste, au sens « partisan » du terme. Ce que Doizié lui-même récusa en disant :

 

 Ce que je ne veux pas, c’est que précisément cet amendement donne une tournure socialiste à un ordre du jour qui ne l’est pas.

 

Doizié présenta son texte dans une ambiance assez houleuse ; il mettait en avant le souci de rendre claires pour les plus larges masses des idées qui lui paraissaient difficiles :

 

 Voilà pourquoi, avec mon tempérament d’ouvrier, je crois que nous devons nous arrêter à des résolutions simples, mais claires et nettes et que la masse ouvrière puisse comprendre.

 

On lira dans les Actes le détail de cette passe d’armes entre une partie du congrès et Doizié ; on lira aussi les interventions des partisans de Doizié. La conclusion de Buisson  vaut la peine d’être citée :

 

Nous ne sommes ici un concile : nous sommes un Congrès de Libres-Penseurs, et les Libres-Penseurs doivent avoir le droit de s’exprimer de manières différentes et au besoin de dire deux fois la même chose dans deux expressions différentes destinées à deux publics différents.

Des Libres Penseurs ne doivent pas établir un credo, il ne leur faut pas de programme immuable comme celui de l’Eglise ; ils ne veulent pas de catéchisme. Ils expriment librement, loyalement , simplement les idées qui leur sont chères, chacun les exprime dans sa langue, et c’est ainsi que le Congrès pourra voter les deux propositions.

 

Ce qui fut effectivement le cas.

 

Une élaboration commune de « sensibilités » diverses

 

Bornons-nous pour conclure à indiquer le deuxième sujet du congrès (le premier étant celui évoqué précédemment,  « le Dogme et la Science ») : « L’État et les Eglises » qui se déclinait ainsi : « 1° ) - Droit public international, 2° ) - Droit public interne – Les Eglises vis-à-vis de la souveraineté de l’Etat –Exposé de la situation dans les différents Etats modernes. A) les Concordats – leurs conditions dans les différents Etats ; B) La Séparation –Ses conditions dans les divers Etats, au point de vue des charges financières, au point de vue des garanties de la liberté de conscience et de la liberté des cultes, au point de vue des garanties d’indépendance de la société civile. » ; 3° -) Enseignement –Etat actuel de la législation sur l’enseignement dans les différents pays – Les moyens de solution du conflit – La laïcisation intégrale de l’enseignement ; 4°-) Assistance publique – Les Œuvres confessionnelles de charité dans les différents pays – Le travail dans les couvents, orphelinats et ouvroirs – Le développement des biens de mainmorte – Laïcisation de tous les services publics d’assistance sociale incombant à l’Etat ou aux administrations.

 

On lira dans les Actes la discussion au sujet de la  proposition de laïcisation intégrale de l’enseignement, proposition contestée notamment par les libres penseurs Belges et par Ferdinand Buisson et on prendra connaissance des aspects particuliers de cette question liés à des Etats dictatoriaux comme l’Espagne (où les écoles « privées » libertaires étaient une alternative à l’école officielle asphyxiante).

 

On n’oubliera pas que ce congrès qui vit se confronter des « sensibilités » diverses, comme il est d’usage de dire aujourd’hui, se déroulait à deux pas du siège de la catholicité romaine ; le pape et les cardinaux de la Curie élevèrent une solennelle protestation contre le Congrès universel de la Libre Pensée.

 

En conclusion, on ne peut que recommander la lecture attentive des Actes[3] du Congrès de la Fédération Internationale de la Libre Pensée à Rome en 1904  qui a été un moment important dans le développement de la conscience internationale de la Libre Pensée et qui a contribué à définir son rôle particulier, en dehors mais aux côtés du mouvement ouvrier, afin de faire avancer la civilisation. Ce fut un des leviers décisifs qui permit de gagner le vote de la Séparation des Eglises et de l’Etat en France l’année suivante.

 

Eclatante confirmation du fait que le combat laïque est national dans sa forme mais international dans son contenu : l’Internationale de la Libre Pensée, appuyée sur la Séparation acquise à cette date aux USA, au Mexique, au Brésil, a alors rendu possible une conquête historique pour la France républicaine qui, à son tour, opéra cette avancée au compte du monde entier, tout en sachant qu’il appartenait à chaque pays de définir ses propres voies d’accès à un résultat similaire.

 

Pour synthétiser l’importance de l’événement que fut ce congrès, nous emprunterons à Marc Blondel, président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée française, ces quelques lignes de sa préface  :

 

Le Congrès de Rome, dans un même mouvement, va littéralement élaborer la loi française de séparation et graver dans le marbre de l’histoire les fondements internationaux de la Libre Pensée. Nous invitons les lecteurs à se replonger dans les débats de l’époque pour voir et découvrir l’étonnante actualité et la puissante modernité des principes élaborés dans le berceau de la civilisation romaine en ce début de XX è siècle.

 

Avec ces Actes,  les Libres Penseurs de langue française disposent désormais d’un remarquable document riche de références de grande qualité, pour préparer, en liaison étroite avec l’Union Internationale Humaniste et Laïque (IHEU), une nouvelle Internationale : l’Association Internationale de la Libre Pensée (AILP), lors du Congrès international de l’IHEU à Oslo en Norvège, en août 2011.

 

Les Cahiers du Mouvement Ouvrier rendront compte de cet événement.

 

Pierre Roy

 



[1] Nous sommes peut-être imprudent en caractérisant Jaurès d’agnostique. Fut-il athée ou déiste ? Le problème, au demeurant peut-être assez secondaire, n’est pas simple à résoudre. On excusera une éventuelle approximation.

[2] Entendons-nous bien : il n’ y a aucune automaticité entre ces positions et la Libre Pensée : tel peut être athée et fort éloigné, voire ennemi de la Libre Pensée qui a une composante humaniste irréductible. Ne sauraient donc être libres penseurs  les athées et néanmoins racistes comme Nietzsche, Goering, le journaliste anglo-américain Christopher Hitchens ou bien les athées parfaitement étrangers, voire hostiles à la laïcité, comme, par exemple, Michel Onfray, … Léon Furnémont intervenant à Venise au cours d’une véritable tournée de réunions dans toute l’Italie pour préparer le congrès, s’exprime ainsi : « Nous ne voulons de bâillon pour personne ; la Libre pensée ne dit à personne : ‘ Tais –toi ! ’mais au contraire, à tous : ‘ Parle !’ Pas de dogme, pas de persécution, mais le libre examen et la discussion sur tout, ouverte à tous. ».  Et plus loin il déclare sur le point qui nous occupe plus précisément dans cette note: « Mais la bataille de la Libre Pensée ne doit pas se poursuivre seulement contre le clergé : elle doit être dirigée contre tous ceux qui, même ne croyant pas aux prêtres, ni à Dieu, veulent la religion et les prêtres, parce qu’ils y trouvent les meilleurs gendarmes. Nous devons lutter contre toutes les institution coercitives »

[3] Une co-édition Libre pensée –Théolib - 448 pages – 14 € -mars 2010 . Préfaces de Marc Blondel, président de la FNLP et Pierre-Yves Ruff, animateur de Théolib.

 

 

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